ENTRETIEN EXCLUSIF ACCORDÉ PAR NICOLAÏ DRONNIKOV

À LA GALERIE ARTBIBLIO,

PARIS, LE 20 NOVEMBRE 2017

 

 

 

  1. Tout d’abord, pouvez-vous nous dire quel a été le rôle de votre éducation familiale dans votre carrière de peintre ?

­     Je suis né dans un petit village dans la région de Toula près de Moscou, où les paysans faisaient pousser du lin pour fabriquer des vêtements fait-maison. Ce type de vêtements très colorés – qui ont inspiré Gontcharova et Malevitch – ont aussi inspiré mon oeuvre. Des souvenirs de mon enfance… mon grand-père, habillé tout en blanc. Je dois vous dire également que mon frère a suivi la même voie que moi ; il est devenu peintre.

  1. Comment votre formation artistique a-t-elle guidé vos choix esthétiques ? Et quels ont été les peintres qui ont influencé votre œuvre ?

     J’ai reçu mon éducation artistique avant la Seconde Guerre mondiale dans l’atelier de sculpture et peinture de la Maison des pionniers de Bolshaya Polyanka, à Moscou. En 1941, à l’âge de 11 ans, j’ai exposé ma sculpture pour la première fois à l’Exposition des pionniers de Moscou. J’étais curieux à l’extrême, je posais mille questions à mes enseignants. Et en réponse, ils me montraient l’œuvre de Chagall, Matisse, Van Gogh…

  1. Comment définiriez-vous votre travail artistique avant votre émigration en France ? Et qu’est-ce qui a été à l’origine de votre décision de quitter l’Union soviétique ?

     Dans l’URSS de l’époque, se marier avec une étrangère était une faute impardonnable.  Bien que j’étais diplômé à l’Institut Sourikov (NDLR : l’une des meilleures écoles de beaux-arts de Russie), je suis devenu persona non grata auprès de l’Union des artistes de l’URSS ; je n’avais donc plus aucune possibilité d’exposer mon travail. Au regard du gouvernement soviétique, j’étais devenu un transfuge mais, en choisissant de quitter l’URSS, j’ai pu éviter d’être accusé de parasitisme et, surtout, l’emprisonnement.

  1. Quelles étaient vos espérances en arrivant en France ?  Quel rôle votre femme a-t-elle joué dans votre vie de peintre ? Quelle a été la place de la communauté russe dans votre cette vie ?

     J’ai exposé mon travail artistique au Salon d’automne sept fois, puis j’ai eu quelques expositions en Italie, en Allemagne aussi. Les livres que j’ai imprimés et édités dans mon atelier ont été exposés au Canada et aux États-Unis. Comme Repine ou Ivanov, j’étais d’abord venu pour étudier, je n’attendais donc pas les honneurs qu’ils ont reçus.

Grâce à ma femme, nous avons rencontré et nous sommes devenus amis avec des personnalités de l’émigration russe. Agnès les interrogeait pour l’Agence France Presse. Je pense à Arkadi Stolypine, à Vladimir Vyssotski et à tant d’autres… Pendant ce temps-là, moi, je les dessinais !

De cette manière, je participais à la vie de la communauté russe. Puis, j’ai adhéré à la Société pour la protection des valeurs culturelles russes, à l’Association des artistes russes à Paris, enfin à l’association « Les Amis de Gontcharova et Larionov ». C’est au sein de cette dernière qu’Arkadi Stolypine et que  les enfants de Serebriakova ont donné des conférences passionnantes.

  1. Comme vous l’avez expliqué, l’édition de livres artistiques a joué un rôle important dans votre travail. Pouvezvous nous en parler ?

     C’est en fait, la nièce du général Samsonov, Mussia Ramenskaya, qui m’a donné la presse typographique qui appartenait aux immigrés de la première vague, pour que je puisse imprimer mes livres en réponse aux accusations de la troisième vague d’émigration. En tout, j’ai dû imprimer une cinquantaine de livres qui sont devenus rares et recherchés aujourd’hui, car leur tirage est faible.

  1. Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur vos espérances passées et sur les deux générations d’émigration russe que vous avez connues ?

     Je me rappelle que les artistes russes venus en France avec la troisième vague d’émigration ont désigné comme agents soviétiques les artistes de la première et deuxième vagues d’émigration. Pour nous, les conséquences ont été inévitables : les portes des galeries parisiennes nous étaient donc fermées. Nous avons alors été contraints d’organiser nos expositions en province, où personne ne les connaissait.

  1. Pour finir, quel message voudriez-vous transmettre aux jeunes peintres qui travaillent hors de leur pays natal ?

     Ne faire confiance qu’à ses propres yeux ! Et travailler, quoi qu’il arrive.

 

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