Fleurs de sapience

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Lorsque le pape Benoît XVI me nomma au poste que j’occupe actuellement, il me fit cette confidence : « J’aurais aimé recevoir la charge d’Archiviste et de Bibliothécaire de la Sainte Église Romaine. Les cardinaux en ont décidé autrement en m’élisant au siège de Pierre. Je voudrais réaliser ce rêve à travers vous désormais ». Il se tut un moment, puis ajouta : « Je vous confie les trésors de l’Église ».

Ces trésors sont répartis en deux institutions qui, voisines par la géographie, puisque toutes deux occupent le Cortile del Belvedere, au cœur du Vatican, restent rigoureusement indépendantes l’une de l’autre. La Bibliothèque Apostolique Vaticane et l’Archive Secrète du Vatican ne possèdent qu’un trait d’union, celui qui se trouve à la tête des deux.

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Description

Bien que, à l’inverse d’autres religions, le christianisme ne soit pas une « religion du livre », l’Église a toujours aimé les écrits. Il s’agissait, dans un premier temps, de conserver avec soin les traces
du Christ, de son passage parmi les hommes, de ses actions et de ses paroles, de ses acta et passa, auraient dit les théologiens du Moyen Âge. Il s’agissait ensuite de recueillir les témoignages des premières communautés chrétiennes, de leur mentalité et leur mode de vie, de leur essaimage au Moyen-Orient et sur le pourtour du bassin méditerranéen. Aussi les papes prirent-ils l’habitude de garder dans leur scrinium – archives – personnel les gesta martyrum, les codex liturgiques, les mémoires de consécrations épiscopales, les donations reçues… L’exigence de garder ces documents était née de la nécessité
de rendre normatifs, en quelque sorte, les débuts de l’Église naissante pour les générations futures.

On imagine que ces documents ne pouvaient que s’enrichir au fur et à mesure que se répandait la foi chrétienne et que se déployait le rôle du Pontife romain, comme chef d’État et surtout comme pasteur d’une Église qui se faisait de plus en plus universelle.

À l’origine, les archives se trouvaient dispersées en plusieurs lieux dont les plus importants étaient le palais du Latran, résidence habituelle des papes, la basilique de Saint-Pierre, et plus tard le château Saint-Ange, mais encore au Palais Apostolique d’Avignon. Il faut attendre le pape Paul V, au début du XVIIe siècle (1611-1612), pour que ces divers fonds soient regroupés dans ce qui est aujourd’hui l’Archive Secrète du Vatican. L’appellation a fait fantasmer plus d’un romancier qui, comme Dan Brown, n’ont jamais mis les pieds dans notre institution, mais qui ont exploré, avec le succès populaire que l’on sait, l’idée loufoque du complot et de secrets planétaires que l’Église voudrait cacher à tout prix. La réalité est plus prosaïque – et moins romantique. Du latin secretum, le terme « secret » signifie simplement que l’archive se trouve à la disposition du Pape. Certes, seule une petite partie du patrimoine original nous est parvenue. Toutefois, avec ses quatre-vingt-sept kilomètres de rayonnages et ses millions de documents, dont tous ne sont pas encore répertoriés, les Archives Secrètes du Vatican sont bien les plus riches du monde.

La Bibliothèque Apostolique Vaticane, elle, vit le jour un peu avant 1450, fondée par le pape Nicolas V, qui avait déjà travaillé à la naissance de la première bibliothèque « moderne » au couvent dominicain de Saint-Marc de Florence – où se trouvent les merveilleuses fresques de Fra Angelico. Le pape commanda l’acquisition de livres sur tous les marchés d’Orient et d’Occident ; il envoya ses hommes de confiance jusque dans des contrées reculées afin de recueillir les œuvres les plus représentatives du génie humain. Les acquisitions se maintinrent depuis lors à des rythmes variables, mais sans réelle interruption.

S’il me fallait qualifier d’un seul mot la Vaticane, je dirais qu’il s’agit d’une bibliothèque humaniste. Elle est humaniste par la volonté même de son fondateur, parce qu’elle cherche à rassembler le meilleur de la culture humaine. Ce n’est donc pas une bibliothèque ecclésiastique, comme on peut en trouver dans les séminaires ou les facultés de théologie, même si les ouvrages de théologie, de philosophie et de droit canon y abondent. Ce n’est pas non plus une bibliothèque nationale dans laquelle un exemplaire de tous les ouvrages imprimés dans le pays s’y trouve déposé par obligation de la loi. La Bibliothèque Apostolique a cherché à rassembler le meilleur de la culture universelle. On y trouve plus de 80 000 manuscrits, dont quelque 60 000 sont antérieurs à 1550, ce qui la place à égalité avec les grandes bibliothèques de Paris et de Londres. Ses fonds les plus riches, répartis sur cinquante-quatre kilomètres de rayonnages, sont ceux de la Bible et des manuscrits anciens, de la science, de la médecine, des mathématiques et de l’astronomie, de l’histoire du monde, et de l’art – surtout musique et dessins –, sans oublier l’une des plus riches collections de médailles.

Notre Bibliothèque Apostolique s’enorgueillit de posséder, par exemple, outre le fameux Codex Vaticanus qui est le plus ancien manuscrit complet de la Bible en grec – présent dès la fin du XVe siècle –, le papyrus Bodmer XIV-XV, d’acquisition récente, qui conserve la fin de l’Évangile de Luc et le début de l’Évangile de Jean (circa 200). Il n’est pas si rare de mettre à jour des textes dont on ignorait complètement l’existence. C’est ainsi qu’ont été redécouverts à une époque récente – une dizaine d’années – le Livre VI de La République de Cicéron, le manuscrit autographe de l’Athéisme triomphant de Thomas Campanella, ou encore l’unique manuscrit original de l’Éthique de Spinoza, qui a servi de référence à l’édition imprimée.

L’histoire des bibliothèques n’a rien d’un long fleuve tranquille. La conservation des écrits se heurte à des difficultés souvent redoutables. Certaines sont liées à des problèmes techniques : fragilité des papyrus et des manuscrits, excès d’humidité ou de sécheresse, parasites de toutes sortes, ou encore manque d’espace et de moyens financiers… D’autres relèvent des malheurs de l’Histoire : incendies, dispersion, destructions volontaires… Lorsqu’il voulut atteindre l’âme polonaise ou l’âme serbe, Hitler donna l’ordre de réduire en cendres les bibliothèques de ces pays. Il y a trois mois, je me trouvais  Belgrade pour signer un accord entre notre Bibliothèque Apostolique et la Bibliothèque Nationale de Serbie. Mes interlocuteurs me demandèrent de rechercher chez nous des manuscrits anciens qui leur auraient permis de reconstituer quelque chose du puzzle de leur mémoire disparue. Notre pays n’a pas été en reste dans la barbarie. Maître de Rome, Napoléon donna l’ordre d’envoyer à Paris les archives et une bonne partie de la bibliothèque du Vatican, avant que le Congrès de Vienne n’en ordonnât le rapatriement ; on imagine sans peine les pertes et les dommages que provoquèrent ces violences faites à la mémoire. Bibliothèques et archives sont ainsi devenues des symboles de l’identité sociale et, à ce titre, se trouvent exposées aux conflits de nature idéologique.

Moins meurtriers, mais également ravageurs, des conflits qu’il faut bien nommer aussi idéologiques, endeuillent régulièrement la mission humaniste de notre Église. On a reproché aux bibliothèques de coûter cher. Un certain romantisme de la pauvreté pousse ainsi l’Église, de manière récurrente, à se débarrasser de ces « signes de richesse et de pouvoir ». L’histoire de l’Église est ainsi jalonnée de manifestations anti-intellectuelles ou anti-humanistes qui proposent de faire simple, de délaisser l’inutile fardeau de la culture, comme si celle-ci était devenue un obstacle pour la foi religieuse.

Il existe donc dans notre Église depuis ses origines un véritable amour des livres et des archives. Brigitte de Suède disait : « Un livre est comme un jardin que l’on peut mettre dans sa poche ».
Voilà pourquoi le Bibliothécaire du Vatican est heureux de saluer la parution du nouveau catalogue publié par Artbiblio. L’appellation choisie exprime une volonté qui n’est pas éloignée, me semble-t-il, de ce que nous voulons faire ici : concilier l’art et l’amour des livres. Les qualificatifs donnent à rêver : « rare, rarissime, magnifique, édition originale… ». Un catalogue est ainsi comme une nouvelle naissance : des ouvrages qui étaient devenus rares, ou avaient même disparu, refont surface et se mettent à revivre. Ils nous font signe. Ils se mettent de nouveau à notre portée – à portée du regard et de la main, sinon toujours de notre porte-monnaie. Ils nous invitent à renouer, grâce à eux, avec l’aventure humaniste et – pourquoi pas ? – à nouer avec tel ou tel qui nous aura donné comme un coup au cœur, une amitié nouvelle.

L’écrivain latin Térence disait que « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Nous pourrions donner à ce propos un tour positif : « Nous avons besoin de toutes les cultures pour grandir en humanité ». Le Salone sistino, la salle la plus prestigieuse de Bibliothèque Apostolique, peinte à fresques, nous donne à assister à un dialogue étonnant. Sur la gauche, sont représentées les grandes bibliothèques de l’humanité, de l’Antiquité à la Vaticane. Sur la droite, les conciles œcuméniques, depuis Nicée jusqu’à Trente. Tout progrès humain serait ainsi lié à la santé de la mémoire – lecture horizontale.
Il y aurait aussi un enrichissement mutuel entre la foi religieuse et la raison humaine – lecture croisée –, ou, mieux encore, le besoin que chacune avait de l’autre pour progresser dans son propre domaine.

    + Jean-Louis BRUGÈS, O. P.
Directeur de la Bibliothèque Apostolique Vaticane
et des Archives secrètes du Vatican.