Récréations bibliophiliques

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ARTBIBLIO ouvre une librairie-galerie au confluent de la rue des Beaux-Arts et de la rue Bonaparte !

Pouvait-on espérer plus réconfortante nouvelle en ces temps d’e-déculturation où les œuvres qui permettent de vivre mieux sont emportées, elles aussi, dans l’universelle marchandisation ?

Comme le montrent ses catalogues de bibliophilie, la librairie ARTBIBLIO parie ouvertement pour une certaine survivance – si ce n’est une survivance certaine – de la « graphosphère » (Régis Debray) qui a été celle de la culture occidentale conquérante – aujourd’hui bien chancelante…

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Description

 

Histoire et légende dialoguent en ces lieux à la fois les plus parisiens et les plus internationaux. Ainsi, à l’angle de la rue des Beaux-Arts, si bien nommée, se trouve le 13 rue Bonaparte que la librairie ARTBIBLIO vient d’investir. Au début du siècle dernier, Dunoyer de Segonzac et André Derain y avaient leur atelier. Mais aussi, mais surtout, de 1911 à 1938, c’était l’adresse
du libraire-éditeur franco-russe Jacques Povolozky. En 1919, il s’est adjoint la galerie d’art La Cible. Même si le présent catalogue en donne une idée assez précise, ce lieu incubateur des avant-gardes russes, cubistes et dadaïstes reste méconnu.

En 1924, la Cible devient la galerie Pierre, c’est-à-dire la galerie de Pierre Loeb, grand marchand d’art s’il en fut. Au cours des années, il nomadera dans le quartier. Mais le « 13 » a bien été sa première adresse. Pierre – il avait abandonné son patronyme à son frère jumeau Édouard –, je l’ai visité maintes fois – à l’autre bout de la rue, au 2, angle de la rue de Seine. Tout ce qui a compté dans l’art in progress y est venu. Autant (peut-être) pour ce qu’on découvrait aux cimaises que pour la conversation volontiers provocante du maître de céans. La légende veut que Pierre ait donné refuge à Antonin Artaud quand, vers 1947, le poète souffrant écrivait son fulgurant Van Gogh, le suicidé de la société.

L’actuelle (et superbe) rétrospective au centre Pompidou m’aidant en cela, je me revois chez Pierre avec Wifredo Lam, au début des années 1950. Curieux de ce qui se passait en Suède où j’avais séjourné, Wifredo me demandait qui étaient ces imaginistes de Malmö (ils firent partie – un peu – de Cobra) qui le tenaient pour un maître. Lam écrira avec moi un poème pour leur exposition de groupe à la galerie de Babylone… Quant à la Suède, il l’épousera en la personne de Lou Laurin, artiste du joyeux bris/collage et mère de ses enfants.

Autre flash mémoriel : Pierre me disant un jour – ou bien un soir – qu’il tenait cette onirique orchestration de lumière qu’est le Claudius Civilis de Rembrandt, au musée de Stockholm,
pour le chef-d’œuvre absolu de la peinture européenne…

Ce qui relie le surréalisme à la non-figuration et à l’abstraction lyrique, et que j’ai théorisé en imaginal (le règne imaginal, celui des images imaginées et imaginantes), Pierre l’a certainement favorisé. Toutefois, les cimaises de sa galerie étaient trop limitées pour en faire une démonstration d’envergure. Elle eut donc lieu de l’autre côté de la rue des Beaux-Arts, dans une plus spacieuse galerie, celle du photographe américain John Craven. Ce fut le salon Octobre, monté par Charles Estienne avec un « comité actif » d’artistes : Alechinsky, Arnal, Degottex, Dufour, Duvillier, Messagier, etc. Acte marquant, acte polémique sur la scène artistique d’alors ! Mais aussi, pour le jeunot que j’étais, une occasion surprenante. Tout à trac, là, dans la galerie, sous le regard peut-être complice des œuvres de Corneille, Hartung, Sugaï, Poliakoff, Soulages, Toyen, Hantaï, Vieira da Silva et tutti quanti, Charles Estienne me propose de reprendre la rubrique qu’il tenait à L’Observateur, l’hebdomadaire – petit format et pas d’images – de Claude Bourdet, Gilles Martinet, Roger Stéphane, Hector de Galard, les « non-alignés ».

Mais repassons sur le trottoir d’en face.

À quelques pas de la galerie Pierre : le Minotaure, librairie de Roger Cornaille. L’enseigne venait d’un dessin de Maurice Henry, je crois bien. Maurice Henry dont la ligne si sûre d’elle-même traitait aussi impitoyablement le monde politique que la mythologie : son Minotaure avait quelque chose de goguenard… La librairie existait-elle déjà dans les années noires
de l’Occupation, comme lieu de rencontre, j’imagine, pour Robert Desnos et ses compagnons du même réseau de résistance ? Desnos habitait avec Youki tout près, rue Mazarine. C’est là qu’il fut arrêté par la Gestapo – pour ne jamais revenir… Youki : elle lui inspira les plus beaux poèmes d’amour ; je l’ai croisée au Minotaure sans jamais oser lui parler.

Libraire dédié à la poésie et au septième art (comme on disait alors du cinéma), Roger Cornaille, souriant, semblait gambader même assis. Ses vitrines présentaient de préférence les publications qui ne venaient pas des deux mondes dominant alors la vie intellectuelle :
le stalinisme aragonien, l’existentialisme sartrien. Il favorisait le surréalisme, alors archi-minoritaire.

Mon cabotage mémoriel me fait maintenant retraverser la rue pour retrouver une petite boutique d’encadreur au numéro 11 : celle du poète Romain Weingarten, qui travaillait là avec sa femme Florence, fille de Pierre Loeb, crois-je. Weingarten était marqué par Artaud qu’il avait pu rencontrer de l’autre côté de la rue… Il développera son écriture poétique dans des œuvres théâtrales comme Les Nourrices, qui lui apporteront une brève notoriété quand on les jouera
sur une petite scène de Montparnasse. Il avait alors fermé son atelier. Weingarten, comme Édouard
Glissant, Hubert Juin, moi-même ou Octavio Paz, a été l’un des poètes que l’éditeur Georges Fall a généreusement publiés en tout premier. Georges Fall, décédé il y a peu, reste à célébrer :
c’est grâce à lui que j’ai pu faire Le Musée de poche, et plus tard, avec Alain Jouffroy,
Gérald Gassiot-Talabot, Jean-Louis Pradel, la revue Opus international où ont fait leurs premières armes ceux qui sont aujourd’hui aux commandes des musées d’Art moderne.

Un peu plus haut dans la rue, au numéro 3, ouvrit la galerie Iris Clert, quand une tout autre époque de l’art s’établit avec Yves Klein, Arman, Spoerri, et les nouveaux réalistes de Pierre Restany. Mais il me semble que la rue des Beaux-Arts a accédé comme à un statut supérieur quand s’est ouverte la galerie de Claude Bernard Haim, lequel a voulu pour commencer –
ce en quoi nous l’approuvions – exposer les sculpteurs dont la part, dans l’actualité de l’art, était jusque-là bien congrue. L’art, c’est la peinture, n’est-ce pas, comme la littérature, c’est  le roman. Mais pas rue des Beaux-Arts – où la poésie était justement plus à l’aise qu’ailleurs. Et donc aussi la sculpture. Le vernissage de l’exposition César chez Claude Bernard, je le revois !
Il y avait foule, débordant sur les trottoirs jusqu’à très tard dans la nuit… On a regretté
que Claude Bernard n’ait pas fait, ou n’ait pu faire de même pour Jean-Pierre Duprey, poète du Soleil noir, salué par André Breton, et sculpteur visionnaire (fer et ciment), aujourd’hui encore injustement méconnu.

Des plus actifs dans le renouveau de la bibliophilie, la librairie ARTBIBLIO œuvre avec conviction à la promotion du livre d’artiste et du livre-objet – très riche domaine
de la création artistique aujourd’hui, et refuge peut-être ultime mais superbe ! pour le poème, lequel a de moins en moins droit de cité. Dans le carrefour stratégique des arts et des lettres,
son rôle de librairie et de galerie lui permet désormais de réinventer le lien et le dialogue
qui unissent les arts graphiques au livre.

Le livre d’artiste est une création duelle, d’inspiration partagée – une œuvre de compagnonnage, d’anti-standardisation, d’anti-numérisation.

Tant qu’il y aura des livres d’artistes…

 

Jean-Clarence Lambert
novembre 2015

 

Additional information

Période

Contemporaine

Thèmes

Curiosa, Militaria, Romantisme