Une Saison en Librairie ancienne et moderne en compagnie d’Arthur Rimbaud, Virgile, Jules Pascin…

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Il y passe quelque chose qui est de l’ordre d’un vent de l’esprit et de la sensibilité. Des réponses s’accusent de Venise à Venise, de Diodore à Virgile, de Strasbourg honorant Homère à Londres exaltant Longus et les Amours de Daphnis et Chloé, de Malebranche à Jansenius, d’une édition fin XVIIIe de Racine à une autre de Fénelon, du Cromwell de Hugo au Nouveau Monde de Fourier. Dans sa solitude éclate la plaquette à compte d’auteur de Rimbaud, sa fameuse Saison en Enfer.

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Description

Puis s’ébroue un florilège : des Pensées sans langage de Picabia aux Épreuves, exorcismes de Michaux, de La Brebis galante de Benjamin Péret à la Dentelle d’éternité de Cocteau. À toutes ces occasions l’absolu se scrute. On écoute l’écoulement du temps et l’on saisit un tournant dans le cours du monde avec Lévi-Strauss et sa confidence ethnologique ou Genet et sa dénonciation personnelle. Des grenades de douceur explosent grâce à Mémoires de Debord mais surtout de Jorn et au Café sanglant de Pommereulle. L’ample densité des temps s’éprouve.

Mais qui peut bien songer à réunir assez abruptement Jansénius et Genet, Malebranche et Lévi-Strauss, ou plus en douceur Rimbaud et Michaux, Virgile et Racine, Picabia et Pommereulle ? À vrai dire, presque personne, on y songe à peine soi-même et pourtant on est hautement satisfait que cela soit. Tant cela devait être. Un catalogue ainsi conçu est matière à surprise autant qu’à ratification. De tous ces cris montant sur le papier et jusqu’aux murmures qui les contredisent çà et là se dégage une soif de dire et d’être. Chaque titre est la confirmation d’une preuve en cours que pas un ne demandait. Elle se désigne dans l’enchaînement et la hardiesse des juxtapositions. Voilà un collage de titres, une danse de proximités prises sous l’angle de leur accointance profonde. C’est un état possible parmi tant d’autres de la liste des préférences propres à celui qui l’a édifiée. On se plait à l’accepter, à la partager.

Chaque volume joue pour lui-même tout aussi bien, tant de ses charmes propres, sa typographie et sa mise en pages, que de sa couvrure ou de l’histoire de ses possessions. C’est cela l’exactitude : Diodore mis en lumière par Filippo Pinzi à Venise dans la dernière flambée des incunables. C’est encore la noble simplicité de Malebranche réalisée rue Saint-Jacques, ce haut lieu de l’art du livre. C’est aussi bien Racine placé dans la clarté d’une perfection par Didot l’Aîné. Ou c’est Rimbaud à Bruxelles s’attelant à réaliser une plaquette touchante de modestie. Il y a encore la trouvaille de Dentelle d’éternité, jeu exquis avec l’image, l’immense création de Café sanglant pour lequel l’auteur pense tout jusqu’à la maquette de la reliure. Quant à la parure précisément, on s’éprend de la senteur des cuirs qui épousent les ravissements successifs des siècles, enveloppes qui vont de la richesse recherchée à l’effacement.

On ne saurait négliger l’histoire de chaque livre, son destin de volume. Ce n’est pas rien que le Mauprat de George Sand ait été l’exemplaire de Madame Arman de Cavaillet qui devient dans l’œuvre de Proust Madame Verdurin. Non sans importance également la possession par Breton de la plaquette de Jean Genbach, L’ Abbé de l’abbaye, avec les envois et les pièces jointes. Chaque livre est l’incarnation qu’il a pour fonction d’être, il offre son apparence et les aléas de son histoire. Le tout se conçoit comme une vraie suite dans laquelle aucune fausse note ne s’entend. On reparcourt l’abrégé de l’histoire de l’édition en cinquante titres. La boucle à la fin s’est bouclée sur la permanence du voyage, sur l’idée de révélation sanctionnant chaque décision de bâtir un livre.

Yves PEYRÉ
Directeur de la Bibliothèque Sainte-Geneviève