LA HIRE, Marie de et PICABIA, Francis.

850 

Paris, galerie La Cible, 1920. In-8° de 36 p. et [2] ff., couverture vert foncé.

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Description

Rare édition originale de cette étude critique de l’œuvre peint et de la poésie de Francis Picabia (1879-1953).

Investie d’une double fonction, elle est à la fois une monographie sur Picabia et un catalogue des œuvres présentées à l’exposition mémorable que la galerie La Cible consacra à cet artiste en 1920.

Le peu de succès qu’avait rencontré l’exposition qui lui avait été consacrée par les éditions Au Sans pareil en avril de la même année avait réellement affecté Francis Picabia.
Entremetteuse infatigable et fervente admiratrice du peintre, la romancière Marie Weyrich – dite Marie Despée de La Hire (1878-1925) – lui proposa d’organiser une nouvelle exposition. Pour ce faire, elle réussit à convaincre le libraire-éditeur et galeriste Jacques Povolozky de l’accueillir dans sa galerie parisienne La Cible, située au numéro 13 de la rue Bonaparte. Il s’agissait de promouvoir, outre l’œuvre du peintre et son dernier ouvrage publié par les éditions Au Sans pareil, Unique eunuque, la diffusion de cette première monographie, Francis Picabia, outil de communication pensé par Marie de La Hire.

Le vernissage de cette exposition – qui ouvrit ses portes le 9 décembre suivant – a constitué l’un des événements les plus curieux et les plus marquants du Paris artistique et intellectuel
du début des années vingt. On le trouve amplement relaté par Louis Aragon dans un texte qu’il destinait à un projet d’histoire littéraire contemporaine : « Vernissage Picabia chez Povolozky » (op. cit.).

Dès l’ouverture, vers 20 heures, la rue Bonaparte était encombrée de taxis et de limousines qui déposèrent aux portes de la galerie une foule d’une surprenante variété, envahissant rapidement les lieux. Au risque de générer l’esclandre, voire le scandale, Francis Picabia avait fait le choix curieux d’adresser ses invitations à toutes sortes de destinataires : gens du grand monde, critiques, artistes, littérateurs et poètes, qui n’avaient pas la réputation de savoir cohabiter sans heurt ni provocation. Aussi se pressaient ce jour-là à la Cible, trop exiguë pour l’occasion, des personnalités parmi les plus en vue : « Il y avait là le monde, avec la princesse Murat, la baronne Deslandes, Marie de La Hire, le ministre de Cuba et le comte de Beaumont ; les lettres, avec Max Jacob, Léon-Paul Fargue, Guy Arnoux, André Germain, Valentine et Jean Hugo, le poète américain Stephen Vincent Benèt, Georges Casella et Asté d’Esparbès, de Comœdia ; les arts, avec Segonzac, Picasso, Satie, Marie Laurencin, et Raymond Duncan ; le spectacle, avec Pierre Bertin, Marthe Chenal, Jasmine et Maud Loty. Dada aussi, bien entendu, était représenté par Tzara, Drieu La Rochelle, Clément Pansaers, Georges Ribemont-Dessaignes, Emmanuel Faÿ, Gabrielle Picabia et Marguerite Buffet, André Breton et sa fiancée Simone Kahn, Walter Semer, M. et Mme Philippe Soupault, et Aragon » (cf. Dada à Paris, p. 241).

Contre toute attente, la soirée se déroula sans incident sérieux ; bien au contraire, une sorte de folie légère et passagère – entretenue par l’abondance de whisky et autres breuvages tout aussi délétères – semble avoir marqué durablement les participants, à commencer par Louis Aragon.

Que l’on en juge : accompagné de ses complices musiciens Georges Auric et Francis Poulenc, Jean Cocteau, coiffé d’un haut-de-forme, enchaînait les parodies des chansons à la mode, au milieu d’une indescriptible cohue. D’un autre côté, quelques jeunes gens ne manquaient pas – « pour le sport », selon les mots d’Aragon – de fourrer discrètement dans leurs poches les livres exposés par les éditeurs Povolozky et Hilsum, notamment le dernier Picabia, Unique eunuque. La baronne Deslandes, conduite sur les lieux par Philippe Soupault, se montra totalement désorientée par l’ambiance survoltée qu’elle découvrit sur place, et aussi scandalisée par les tenues légères de certaines jeunes femmes. Après un échange de propos avec le couturier Paul Poiret, passablement éméché, elle manqua de se trouver mal. « Me voilà chez les fous », déclara-t-elle, comme le rapporte Aragon avec beaucoup de drôlerie.
Les visiteurs ne cessaient d’affluer dans un joyeux brouhaha, tandis que Tristan Tzara déclamait son dernier Dada Manifeste sur l’amour faible et l’amour amer. En fin de soirée, « Ségonzac parfaitement ivre commençait une de ses petites exhibitions coutumières. Il faisait le garçon de café » (cf. Aragon, p. 38). Quant au peintre lui-même, il sembla plutôt satisfait de la tournure prise par la soirée : « Picabia, les gens n’y pensent guère. Les tableaux sont aux murs et on s’écrase tant que comment voulez-vous qu’on les regarde ? Lui, Picabia, s’amuse assez simplement. Il a cette espèce de regard extrêmement brillant et méprisant que j’aime tant chez lui et qu’il promène sur tous les gens qui sont là » (ibid., p. 34).

La présente monographie de Marie de La Hire constitue la première véritable étude sur l’artiste ; elle renferme en outre le catalogue de l’exposition qui signale cinquante-trois de ses œuvres. Avant cet ouvrage, il n’avait paru sur le peintre qu’un court article d’André Édouard, « Picabia, le peintre et l’aquafortiste » (in L’Art décoratif, Paris, 1907, n° 101, p. 41-48), qui fut repris et édité par Eugène Rey à Paris, en 1908, illustré de gravures originales de Picabia (cf. Francis Picabia singulier idéal, p. 454).

Le nom de l’éditeur Jacques Povolozky n’apparaissant nulle part dans la publication – seul figure sur la page de titre celui de sa galerie La Cible –, Marie de La Hire a probablement conservé son droit d’auteur, contribuant sans doute au financement de ce catalogue.

Composé de cinq chapitres, le texte est davantage l’œuvre touchante d’une admiratrice de Picabia qu’une monographie au sens moderne du terme. Sage romancière évoluant dans un monde bourgeois, Marie de La Hire côtoie à cette époque les avant-gardes sans y apporter de contribution personnelle ; elle avoue même ne pas toujours comprendre les motivations des artistes auxquels elle est attachée. Après avoir esquissé une biographie du peintre où sont rapportés des détails sur sa formation, elle consacre un second chapitre aux relations du peintre et du mouvement Dada, et un troisième à son œuvre poétique. Enfin, deux chapitres concernent son œuvre picturale.

En frontispice, un autoportrait de Francis Picabia, daté de 1920, et 10 planches de reproductions contrecollées : 4 portraits de femmes espagnoles (dont un en couleurs) et un portrait de toréador (également en couleurs) ; un portrait en bistre de Camille Pissarro, daté de 1903 ; 2 tableaux abstraits : La musique est comme la peinture et Petite solitude au milieu des soleils ; enfin, un portrait et un nu en bistre.

Soulignons la particularité que constituent ces femmes espagnoles dans l’œuvre d’avant-garde de Picabia : elles heurtent bien moins que les « machines » le spectateur de l’époque. Soulignée ici par Marie de La Hire, cette « étrange évolution » a dérouté les contemporains de Picabia. Les portraits sont pour la plupart datés de 1902, très vraisemblablement par anagramme pour 1920, ce qui contribue à faire de cette exposition une « fausse rétrospective » (cf. Francis Picabia, singulier idéal, p. 222). Ces Espagnoles sont qualifiés de « faux » par leur auteur même, qui feint lors de cette exposition de faire allégeance à l’art figuratif : c’est là une subtile et brillante provocation. L’on pourrait imaginer le peintre déclarant ouvertement aux amateurs et critiques qui ont récusé ses machines : « Qu’à cela ne tienne, si vous manquez de goût, je peux vous peindre ce qui vous convient, à la manière de qui vous souhaitez, Ingres par exemple ! » Picabia renouvela explicitement cette provocation dans une interview accordée à Roger Vitrac, publiée dans le Journal du Peuple du 9 juin 1923 : « Il y a des gens qui n’aiment pas les machines : je leur propose des Espagnoles. S’ils n’aiment pas les Espagnoles, je leur ferai des Françaises. Mais si j’expose, c’est aussi par désir de publicité. J’espère d’ailleurs que mes tableaux se vendront très bien » (ibid., p. 223).

Bel exemplaire broché de cette monographie cruciale, la première consacrée à cet important artiste de l’avant-garde européenne.

C’est l’un des 1 040 exemplaires imprimés sur papier vergé teinté (n° 631) d’une édition limitée à 1 090 exemplaires.

The rare first edition, which is both the first true monograph on Picabia and also as the catalogue for the famous exhibition at the La Cible gallery. A very good copy in its paper wrappers, one of 1,040 on verge teinté (numbered 631), of a total edition of 1,090 copies.

L. Aragon, Écrits sur l’art moderne, Paris, 2011, p. 33-39 ; [Centre Georges-Pompidou. Exposition], Dada, Paris, 2005, p. 151 et p. 801 (reproduit l’une de ces Espagnoles et le portrait du toréador actuellement conservés dans des collections particulières) ; N. Godin, Anthologie de la subversion carabinée, Lausanne, 2008, p. 859 ; [Musée d’Art moderne. Exposition], Francis Picabia, singulier idéal, Paris, 2002, p. 454 (La Hire) et p. 222-223 (au sujet des Espagnoles) ; W. M. Freitag, Art Books, a Basic Bibliography of Monographs on Artists, New York, 1997, n° 9556 ; M. Sanouillet, Dada à Paris, Paris, 1993 (a omis ce catalogue, alors qu’il signale dans sa bibliographie celui de l’exposition du Sans pareil, et celui de l’exposition présentée à Limoges à la galerie Dalpayrat du 1er au 15 février 1921 ; en revanche, les pages 240 à 244 de cette étude sont consacrées à celle de la galerie La Cible) ; R. Motherwell [éd.], The Dada Painters and Poets, Cambridge, 1981, n° 329.

 

Additional information

Période

20ᵉ siècle

Thèmes

Avant-garde, Surréalisme, Dadaïsme

Caractéristiques

Éditions originales, Livres brochés, Livres illustrés modernes, Revues, périodiques

Langues

Français